les libres païens

Les pierres des bardes – Conte #2

Les pierres des bardes

Nos anciens connaissaient le pouvoir des rochers qui secrètent une eau pareille aux larmes. Dressés sur des vortex, ils scellent l’épée du futur roi, deviennent des trônes et marquent l’emplacement des trésors. Ils gardent en mémoire le passage des géants, des saints, des héros, l’empreinte de drames et de miracles. Certains affichent une silhouette humaine. D’autres protègent les sites avec les dévas, les fées, les nains, les vouivres. Les pierres détiennent le pouvoir de croissance et de divination. Comme les sources et les simples, elles soignent. On lit sur elles des signes et des runes. Mais une autre de leurs vertus était connue des bardes. Celui qu’on appelait Morgan avait été choisi par les poètes. Dorénavant le vivre et le couvert lui étaient acquis dans toute la contrée. S’il n’avait pas l’aura du vieux Manerlin, il était maintenant lui aussi un porteur de paix. Nu ne pourrait plus dégainer d’arme en sa présence, le roi lui-même devrait respecter sa parole. Il lui faudrait de longues années d’apprentissage pour se hisser au rang de son vieux compagnon. Maîtriser sa voix, en mesurer ses effets avant d’agir. Il avait accepté de porter le flambeau de la tradition. Il servirait les prouesses de mémoire des bardes de Bretagne : le récit des rois, les généalogies des nobles âmes et le beau langage, fidèle aux trois piliers de la connaissance, le chant, les secrets et la sagesse. Enfin, il avait agrée aux trois désirs sacrés des bardes : parler avec intelligence, se conduire sagement et dispenser l’harmonie et la paix.

Manerlin avait étreint le jeune barde après la cérémonie d’intronisation. Avec douceur et malice, il avait évoqué la prochaine célébration de Beltene. Au feu éclatant du 1er mai, le peuple deviendrait poète, il alternerait psalmodies et sarabandes embrasées parmi les troupeaux, incantations aux esprits lumineux. La victoire de la lumière sur les ténèbres était source d’inspiration pour les bardes, qui contaient plusieurs nuits, conscients que la parole vivante recréait le monde. Morgan frissonna. Admis le jour même dans le cercle des élus, le vieux chanteur d’épopées le désignait pour honorer Beltene ! Il savait ces racontées longues, rythmées et modulées. Il devrait apprendre les tirades, les inflexions de voix, des poèmes interminables, des joutes laisser briller les étoiles entre les épisodes, les odes et les mots. Puis ajouter son propre sel, sa signature, ce que le vieil homme appelait la musique d’une seule âme.

– Nous avons le temps, fit Manerlin d’un ton affirmé.

– Je devrais retenir de longs poèmes, raconter plusieurs nuits et tout dérouler sans me tromper ! Je n’ai jamais conté plus de quelques heures.

– Nous nous y emploierons. Tu seras prêt à temps.

Dès l’aube, il furent à la clairière, s’assirent sur une grosse pierre qui bordait le lit d’une source. C’était le lieu idéal des apprentissages.

-Je ne suis qu’un parmi d’autres, ici toutes les bouches enseignent au passeur, confia le barde. Écoute-les, n’essaie pas d’enfermer les mots dans ta tête, ne les retiens pas comme on bloque une eau qui croupit. C’est ici que je t’ai offert ton premier conte. Je ne t’y avais pas emmené sans raison. Apprendre par cœur, c’est puiser à ta propre source. Ici, je te dirai tout d’un trait. Ne cherche pas à posséder ou retenir toute cette eau qui coule. Deviens l’eau du récit.

Au fil des jours, le vieux barde déroula son épopée près de la source, et Morgan écouta l’eau rythmée du récit. Un matin, l’Ancien appela le maître du jour. Il ne fut pas long à se manifester, sous la forme d’un roitelet à belle teinte d’olive et au chant mélodieux. L’oiseau fit retenir des mélodies osées, jouant avec les émois du jeune barde. Le lendemain, le maître du jour fut le vent, la bise qui souffle au sommet des arbres et conduit la voix des héros. Puis la pluie virtuose de fluidité, fraîche et abondante, le soleil et la rosée. Et encore loups, chouettes, abeilles et bourdons. Tous unis dans la trame qui porte Beltene.

– Nous voilà arrivés aux choses de la mémoire profonde, dit Manerlin. Choisis un arbre.

Le jeune homme opta pour un grand châtaigner qui avait eu la bonne idée de trouver la lumière sans devoir batailler avec les chênes et les hêtres.

– Ce frère est ton récit, avec ses racines, son tronc principal, ses branches et ses ramifications. Comme tu peux toucher l’écorce, tu peux sentir la chair des mots. Il est grand. Il doit être lourd. Choisis quelques grosses pierres plates et ramène-les ici.

Morgan trouva les pierres en contrebas du ruisseau.

– Je vais te dire toute l’épopée sans m’arrêter. Tu vas t’allonger, je mettrai sur toi les pierres. Comprends-tu ?

Le jeune homme fut surpris.

– Pour que tout ton corps absorbe l’arbre. C’est un secret bien gardé. Rassure-toi, tu ne finiras pas comme une galette !

Le vieux barde s’adressa aux pierres.

– Sœurs qui êtes si patientes et sages, recevez toute parole comme une pépite et déposez-la dans la terre de cet homme où vivent des cerfs farouches, des lichens et des truites vives. Faites-le afin qu’il puisse lancer son cri, son chant sur toutes les îles de ce monde. Merci.

Manerlin reprit l’épopée et, le moment venu, plaça sur semblable la première pierre, puis la seconde et ainsi de suite, pierre par pierre, durant de longues heures jusqu’à ce que le récit pénètre le jeune barde. Après l’avoir libéré, il posa une main sur son épaule.

– Tu possèdes ton premier arbre. Quand tu seras un barde chevronné, tu auras en toi toute une forêt, et mille pierres t’auront tissé un manteau de mémoire. Tout ce qui vit – fleur, vent, oiseau – seront tes aides, témoins de tes apprentissages. C’est auprès des mousses qu’on progresse. Et là qu’on remercie.

Voici donc le barde

Qui pour la première fois

Déroule sa pleine parole :

« J’ai été la goutte de pluie,

Un mot parmi les lettres,

j’ai été aigle, corde de harpe,

Éponge dans le feu,

Lumière de la lampe,

Arbre au bois mystérieux. »

Qu’il chante son chant de mémoire,

La roche entourée de vagues,

Lui le dépositaire du Chant,

Le reposoir du mystère

Mû par la science des étoiles.

 

 

D’après les poésies de Taliesin

Laisser un commentaire

BLOG POSTS

Formulaire de connexion